Ehrmanntraut, sous-officier SS, commandait l'opération

Cela se passa deux jours après l'arrivée de ce premier convoi (11 juillet 1943)

Les NN furent conduits à côté d'un tas de grosses pierres qui se trouvaient au bas du camp. On leur ordonna de les remonter tout en haut, chacun la sienne, à mains nues. C'est le même Ehrmanntraut, sous-officier SS, qui commandait l'opération, sa cravache à la main et son chien Rolf, un magnifique berger allemand aussi vigoureux et agressif que son maître, en laisse. Deux kapos l'aidaient dans sa tâche, ils ne lui cédaient en rien en brutalité. Plusieurs sentinelles étaient échelonnées sur tout le parcours, long d'environ deux cents mètres, prêtes à tirer dans le tas.

Il avait plu la nuit précédente et le terrain, en pente très raide, était mouillé, gras, glissant. Et lourdes étaient les pierres. Une sorte de chevauchée héroïque. Il y avait là des hommes de toutes conditions sociales, de toutes professions, de toutes opinions politiques; de toutes croyances religieuses. Des ouvriers, des paysans, des employés, mais aussi des médecins, des professeurs, des officiers, un prêtre, etc. On imagine la scène : pierre sur l'épaule ou tenue à deux mains sur le ventre, les hommes montent la pente, glissent, tombent, se relèvent, repartent. Ehrmanntraut donne de la voix et de la cravache, son chien de la gueule, les kapos du bâton et du gummi [Matraque en caoutchouc]. Du jamais vu là encore, comme le diront de vieux concentrationnaires qui auront assisté de loin à la scène. Ils en avaient pourtant déjà vu de toutes les couleurs.

Parvenus en haut, les forçats doivent immédiatement retourner chercher des pierres en bas. Lorsque le tas est remonté, il leur faut le redescendre. Ce manège durera toute la journée. [..]

Le soir, à 17 heures, il ne reste plus personne pour porter les pierres (...). Cinquante-six corps jalonnent la pente raide.

(...). Ehrmanntraut flatte le cou de Rolf, son chien...

 

Eugène MARLOT, Sac d'os, CLEA micro éditions, Dijon 1999, p.65